« Lutter ensemble avec nos différences », ou l’alliance possible entre afro-féminisme et féminisme musulman

Rédigé par Nathalie Dollé | Lundi 23 Avril 2018


A l’Université Libre de Bruxelles (ULB) vendredi 20 et samedi 21 avril, plusieurs centaines de femmes ont échangé sur l’intérêt, la nécessité ou les conditions d’une alliance entre deux féminismes dits minoritaires : celui des afro-descendantes et celui des musulmanes. Retour sur un colloque inédit qui traduit une nouvelle dynamique féministe franco-belge.



Le premier colloque international sur la thématique des afroféminismes et féminismes musulmans a été organisé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) les 20 et 21 avril. © Amal El GharbiLe premier colloque international sur la thématique des afroféminismes et féminismes musulmans a été organisé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) les 20 et 21 avril. © Amal El Gharbi

Comment les catégories de genre, de race, de classe et de religion s’imbriquent-elles dans les mécanismes d’oppression des femmes? Et surtout comment un féminisme divers, dynamique et renouvelé peut-il y répondre ? Pendant quelques heures intenses, des féministes musulmanes, des afroféministes et des féministes mainstream ont croisé leurs points de vue et expériences, leurs retours critiques, leurs pratiques et propositions lors d’un premier colloque international sur la thématique des afroféminismes et féminismes musulmans organisé par le collectif féministe Kahina à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) vendredi 20 et samedi 21 avril. A la tribune, Françoise Vergès, Malika Hamidi, Fabienne Brion, Rokhaya Diallo, Emilia Roig, Julie Pascoët et bien d’autres.
« Effectivement, les féministes « blanches » sont féministes. Les autres, elles, ont besoin d’être qualifiées, d’afro ou de musulmanes par exemple. Pour avancer ensemble, il est donc nécessaire de commencer par se décentrer de soi-même. Même si les portes étaient ouvertes, il faut reconnaître qu’à l’époque, nous restions entre nous. C’est la raison pour laquelle le féminisme mainstream peut être désigné comme dominant. » Avec cette déclaration que ne renierait sans doute pas Christine Delphy, la féministe belge Irène Kaufer a posé un constat souvent peu accepté par les féministes françaises historiques.
C’est pourtant contre cette hégémonie que le féminisme de demain commence à s’élaborer : une idée qui brasse la diversité de chacune sans segmenter les identités multiples, une utopie qui s’alimente d’intersectionnalité, d’antiracisme et encore de décolonialisme.
 

« Acceptons de dénoncer toutes les formes d’oppression, y compris dans nos propres communautés »

Les conditions de la constitution, du développement et du travail effectif de ce féminisme renouvelé ont été interrogées à Bruxelles, souvent à partir d’expériences en cours. Comment ne pas reproduire les processus de domination à l’intérieur même d’une organisation féministe ? En s’accrochant, par exemple, aux principes basiques qui fonde l’existence de l’association Lallab (« La parole aux concernées ») ou à celui du collectif ReSisters (« Toute expérience de vie se vaut, apprenons les unes des autres sans juger »).
Elles ne sont pas toutes révolutionnaires, anticapitalistes ou anti-impérialistes ; elles se distinguent par des priorités de lutte et des moyens d’actions différents mais les féministes afro et les féministes musulmanes – pour respecter la binarité du colloque – sont d’accord pour ne plus céder aux voix en interne qui les exhortent à tempérer leur combat sous prétexte d’affaiblissement de la cause générale ou de trahison d’appartenance. « Acceptons de dénoncer toutes les formes d’oppression, y compris dans nos propres communautés », assenait d’une de ces féministes devant un auditoire convaincu.


Identifier les divisions, lever des tabous, ouvrir la parole

Comme plusieurs l’ont fait après elle, Mireille-Tsheusi Robert, chercheuse associative belge et auteure en 2016 du livre Racisme anti-Noirs, entre méconnaissance et mépris, a pointé la nécessité de ne pas aller trop vite : « Pour mettre en place des alliances pérennes entre des groupes aux histoires et priorités différentes, il faut d’abord prendre le temps de se connaître, de savoir d’où on parle et quels sont les « privilèges » des unes par rapport aux autres. »

Ensuite seulement, celle qui est aussi présidente de l’association Bamko s’est lancée : « Si nous voulons travailler ensemble, nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail en profondeur sur le passé commun des arabo-musulmans et des noirs : treize siècles d’esclavage. Nous ne pouvons pas non plus taire le phénomène de négrophobie. »

Le sujet est repris d’une autre manière par Aichatou Ouattara, auteure du blog Afrofemista : « Puisque nous sommes ici à parler des alliances possibles, nous devons admettre que les mouvements féministes ne sont épargnés ni l’islamophobie ni par le racisme et la négrophobie en particulier. Il nous faut parler de l’imaginaire collectif dans lequel la femme musulmane est arabe mais jamais noire ni même asiatique. »

Et d’autres de témoigner sur l’islam noir systématiquement considéré comme « moins conforme ». Faudra-t-il donc aller jusqu’à la création d’un « afro-féminisme musulman » ? D’un « féminisme métisse » comme s’interrogeait dans le public la fille d’un africain noir et d’une européenne blanche ? Jusqu’où aller dans la singularité de chacune ? Est-il indispensable de catégoriser les identités, récits et oppressions pour que l’ensemble des féministes puissent ensuite se retrouver sur des combats communs ? La question est lancée.


Vers un postféminisme musulman ?

En tous cas, la multiplicité des féminismes – ou au moins des récits de femmes blessées – illustre le besoin de combats prenant en compte chaque femme à la croisée des discriminations qu’elle subit afin de l’inscrire comme le résultat d’un processus systémique.

Quel chemin parcouru depuis la naissance, dans les années 2000, d’un féminisme musulman, français et contemporain. A l’époque, rien que le mot de « féminisme » posait question. Les pionnières se le sont progressivement approprié, jusqu’à le revendiquer. Aujourd’hui, constate la sociologue Malika Hamidi, une génération montante se sent même assez forte pour dénoncer un label clivant : « Elles se disent : je suis féministe mais pas seulement musulmane. A partir de mes références religieuses, je peux m’associer aux luttes de toutes les femmes. »

Sommes-nous entrées dans le postféminisme musulman ? Tout en sachant que pour rester fidèle à l’esprit des journées de Bruxelles, il est inconcevable d’évoquer « le » féminisme musulman quand celui-ci est constitué de si nombreuses variations. Lui aussi devra traiter la question de l’action concertée dans la diversité.

Une étincelle a jailli à Bruxelles. Des féministes afro et musulmanes ont échangé des arguments scientifiques, des considérations stratégiques, des témoignages, des expériences, des propositions. Plus que croisées, elles se sont rencontrées. Alors comme l’exposait en substance et avec chaleur la politilogue et historienne Françoise Vergès : « Utilisons tous les outils d’analyse possibles, travaillons sur les stratégies, repolitisons le féminisme… mais n’oublions pas que la solidarité est inconditionnelle et que la sororité se construit tous les jours sur le terrain des luttes. »

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Nathalie Dollé est journaliste indépendante, auteure de Un humanitaire musulman dans la République. Entretiens avec Rachid Lahlou, président fondateur du Secours Islamique France (Ateliers Henri Dougier, mai 2018).

Femmes musulmanes dans les médias français: pour des représentations plurielles et apaisées

En ce 27 mars, à l’occasion de la Journée internationale des femmes musulmanes (#MuslimWomensDay), des journalistes, des associations, des militants, des chercheurs et des citoyens questionnent « le traitement médiatique majoritaire, et formulent plusieurs propositions pour faire entendre les voix de ces femmes et refléter de manière plus juste leurs réalités plurielles, loin des polémiques habituelles. »

Nous, journalistes, rédacteur·ices en chef·fe, représentant·es d’associations, militant·es, chercheuses, citoyen·nes, nous  faisons le constat de représentations médiatiques trop souvent stigmatisantes à l’égard des femmes musulmanes en France et des conséquences préoccupantes qu’elles ont sur la vie de centaines de milliers d’entre elles. En ce 27 mars, à l’occasion de la Journée internationale des femmes musulmanes (#MuslimWomensDay), nous nous engageons et invitons à questionner le traitement médiatique majoritaire qui en est fait, et formulons plusieurs propositions pour faire entendre leurs voix et refléter de manière plus juste leurs réalités plurielles, loin des polémiques habituelles.

Femmes musulmanes, à la fois victimes et coupables

La situation est paradoxale : dans une majorité des médias français, le sujet des femmes musulmanes est constamment abordé, sans pour autant que l’on écoute ce que les principales intéressées ont à dire. Sous-représentées dans les médias, elles sont dépeintes comme un bloc homogène, dépourvues de libre arbitre, tantôt oppressées et soumises, tantôt dangereuses et menaçantes.

Ce traitement se teinte particulièrement de mépris et de paternalisme lorsqu’il s’agit des femmes portant le foulard. De polémique en polémique, nous assistons depuis quelque temps à un glissement du discours médiatique majoritaire : du statut de victimes du machisme des hommes musulmans, elles sont passées à celui de “radicalisée” arborant leur foulard comme un étendard politique.

Ces représentations fantasmées sont souvent appuyées par des images renforçant cet imaginaire mélangeant fascination, peur et rejet. Ces choix d’illustrations contribuent largement à la construction d’une figure unique de “la” femme musulmane, à la fois opprimée et dangereuse, drapée dans son niqab noir et synonyme d’insécurité et de menace pour les valeurs françaises.

Des conséquences alarmantes sur la vie des principales concernées

Loin de refléter la diversité des femmes musulmanes en France, leurs identités plurielles et leurs apports positifs à la société, ces représentations renforcent les préjugés négatifs à leur égard. Bien que ces femmes soient majoritairement bien loin de ces clichés, elles subissent au quotidien les sentiments d’hostilité nourris par certains médias qui les sacrifient sur l’autel de la course aux clics et aux actualités sensationnalistes. Voile, burkini, longueur de leurs jupes… : leur corps et leur apparence physique n’en finissent pas d’alimenter des polémiques et des débats dont elles sont au demeurant exclues.

Les conséquences sont particulièrement préoccupantes lorsque l’on constate l’impact bien réel que ces représentations et ces polémiques ont sur la vie des femmes musulmanes en France. Les préjugés et la suspicion ainsi nourris créent un climat dans lequel ces femmes subissent des discriminations et des violences croissantes, à l’intersection entre racisme, sexisme et islamophobie.

Selon le Réseau européen contre le racisme (ENAR), les femmes, notamment celles qui portent le voile, sont ainsi les principales victimes de l’islamophobie en France et en Europe. Cela se traduit par des agressions physiques et verbales en constante hausse, ainsi que par des discriminations dans l’accès à l’emploi, à l’éducation, aux soins, au logement et aux activités de loisirs, les privant ainsi de ressources économiques et de droits fondamentaux.

Face à ces constats, il apparaît urgent d’agir collectivement pour que les femmes musulmanes soient représentées de manière plus juste et plus nuancée dans les principaux médias français. Professionnel·le·s des médias et citoyen·ne·s, il nous appartient à tou·te·s de repenser nos pratiques et d’adopter de nouveaux réflexes pour créer un climat social plus sain et plus apaisé.

Citoyen·ne·s : agir en amplifiant l’impact des récits constructifs

  • Prenons du recul et faisons preuve d’esprit critique face aux représentations des femmes musulmanes dans les médias.
  • Faisons l’effort de déconstruire nos préjugés en allant à la rencontre de femmes musulmanes bien réelles, directement ou à travers leurs récits et leurs témoignages.
  • Refusons d’offrir nos clics et notre argent à des contenus et à des médias qui alimentent les préjugés et imposent des polémiques stériles.
  • Faisons le buzz et amplifions l’impact des contenus qui donnent la parole aux premières concernées, relaient leurs vécus et leurs expériences, et reflètent leur pluralité.

Professionnel·le·s des médias : changer la donne en faisant des choix responsables

  • Donnons la parole aux femmes musulmanes, en particulier sur les sujets qui les concernent directement et sur lesquels elles ont toute la légitimité pour s’exprimer.
  • Faisons-nous l’écho des voix des femmes musulmanes, en étant à l’écoute de leurs préoccupations et en refusant de leur imposer un agenda politique populiste.
  • Faisons le choix conscient de refuser la facilité de contenus “à sensation”, sources de visibilité pour les médias, mais surtout de stigmatisations et de divisions dans la société.
  • Mettons en lumière des femmes musulmanes plurielles et améliorons la visibilité de leurs talents, de leurs domaines d’expertise variés et de leurs apports à la société.
  • Prenons conscience de nos propres biais et faisons l’effort de déconstruire nos préjugés, en organisant des formations et en nous informant auprès de sources compétentes sur les sujets qui ont trait à l’islam, aux femmes musulmanes et aux discriminations.
  • Soyons particulièrement vigilant·e·s en abordant les sujets liés au terrorisme, en prenant garde à ne pas faire de raccourcis dangereux entre islamité et dangerosité, que ce soit verbalement ou visuellement.
  • Pesons nos mots et prenons soin de choisir les termes adaptés entre “arabe”/ “maghrébin·e” et “musulman·e”, entre “musulman·e” et “islamiste”, etc. Évitons également les termes insultants tels que “beurette” ou la mention systématique des origines étrangères de femmes musulmanes qui sont bien françaises.
  • Prenons le réflexe d’illustrer nos contenus par des images adéquates, en bannissant les mises en scène alarmistes et le recours à des photos n’ayant pas de rapport avec le sujet (voile intégral lorsque l’on parle de foulard simple, pays étranger lorsque l’on parle de la France, femme portant le voile lorsque l’on parle de terrorisme ou d’islamisme, etc.)

Chacun·e, à notre échelle, nous pouvons agir pour changer les narrations sur les femmes musulmanes. Il s’agit là d’un impératif et d’une étape indispensable pour permettre à nos concitoyennes d’évoluer dans la société en toute sécurité, dans le respect de leurs droits et de leur individualité.

Agissons dès aujourd’hui 

Et ce travail commence aujourd’hui, Journée internationale des femmes musulmanes.

Ce 27 mars, Lallab lance officiellement le Muslim Women’s Day avec la collaboration précieuse du magazine en ligne américain Muslim Girl – qui a créé l’initiative l’année dernière – et du premier quotidien français d’actualité sur le fait musulman Saphirnews.com, en partenariat avec le magazine féminin Cheek Magazine et le soutien de nombreux médias qui produiront du contenu pour inonder la Toile de récits divers de femmes musulmanes en France grâce au hashtag #MuslimWomensDay.

Nous aussi, participons ! Passons le micro aux femmes musulmanes sur les réseaux sociaux, partageons les articles centrés sur les vécus et les expériences des femmes musulmanes, utilisons le hashtag #MuslimWomensDay pour célébrer les femmes musulmanes que nous connaissons.

Tou·te·s ensemble, faisons de cette première édition française du Muslim Women’s Day une étape décisive dans la lutte contre le traitement sexiste et raciste réservé aux femmes musulmanes.

 Signataires : 

Lallab, association féministe et antiraciste ;

Saphirnews.com, premier quotidien français d’actualité sur le fait musulman ;

Salamnews, magazine gratuit des cultures musulmanes ;

Collectif des raciné·e·s, collectif queer, féministe et décolonial lyonnais ;

Collectif féministe Kahina, Belgique ;

Inès Belgacem, journaliste StreetPress ;

Anaïs Bourdet, fondatrice du projet féministe Paye ta Shnek ;

Marie-Laure Bousquet, membre du Collectif Féministes Pour l’Egalité ;

Ismahane Chouder, co présidente du Collectif Féministes Pour l’Egalité ;

Sonia Dayan-Herzbrun, sociologue, professeure émérite à l’université Paris Diderot ;

Julie Pascoet, senior advocacy officer, European Network against Racism ;

Collectif Féministes contre le cyberharcèlement ;

Sakina Ghani, fondatrice de ReSisters, membre de Karamah-EU ;

Les Glorieuses, newsletter féministe inclusive ;

Nacira Guénif, sociologue, universitaire, féministe antiraciste décoloniale ;

Julie Hamaïde, journaliste, fondatrice du magazine Koï ;

Oceanerosemarie, auteure et comédienne ;

Ahmed Hamila, Doctorant en science politique ;

Soumia Kanouni, membre du Collectif Féministes Pour l’Egalité ;

Fatima Khemilat, Doctorante en Sciences Politiques ;

Faustine Kopiejwski, journaliste, cofondatrice de Cheek Magazine ;

Souad Lamrani, doctorante en Philosophie, militante féministe et antiraciste ;

Myriam Levain, journaliste, cofondatrice de Cheek Magazine ;

Emilie Tôn, journaliste ;

Malika Hamidi, auteure « Un féminisme musulman, et pourquoi pas ? » ;

Fatiha Ajbli, docteur en sociologie, féministe antiraciste ;

Zakia Meziani, présidente Identité Plurielle, féministe antiraciste ;

Saaz Taher, doctorante en science politique ;

Lauren Bastide, journaliste, créatrice du podcast La Poudre ;

Zahra Ali, sociologue, Rutgers university-Newark ;

Ibrahim Bechrouri, doctorant et enseignant à l’Université Paris 8 ;

Alice Dula, Collectif Féministes Pour l’Egalité ;

Suzanne d’Hermies, Collectif Féministes Pour l’Egalité ;

Jehan Lazrak Toub, journaliste, cofondatrice de W(e) Talk Event ;

Simonæ, magazine féministe en ligne…